Henri CORINO naît à Voiron (Isère) en 1927.

Il quitte l’école nationale à l’age de 17 ans car il part dans le maquis de Chartreuse rejoindre la résistance. Il participe à la fin de la guerre à la libération de Lyon puis devenu engagé volontaire, il rejoint les unités du Général Leclerc   et va le suivre en Indochine .Ensuite ce sera l’Algérie .De toute cette guerre et ses atrocités qui le réveillaient la nuit, il a gardé cependant des images de personnages typiques, humains et de paysages inoubliables. Ce furent ses premiers dessins et aquarelles, gouaches avec des portraits d’une finesse et d’une délicatesse qui annoncent déjà la grande sensibilité et l’humanité du futur artiste.

 

 

Ces années de guerre l’ont mûri très rapidement et à 21 ans, il est déjà un homme marqué, avec ses souffrances physiques et morales, et pourtant chez lui existe encore plus une grande force et soif de vivre .Après guerre il fallait continuer, il travaille comme peintre en bâtiment avant de rencontrer celle qui sera sa compagne : Renée, jusqu’à la fin de sa vie. Ensembles, ils vont construire leur avenir.

De 1950 à 1970, ils travaillent dur. Les premiers hivers à Serre Chevalier en magasin de sport où ils apprennent tout du ski et côtoient les plus célèbres stars des sports d’hiver .Les autres hivers, jusque 1957, ils créent la patinoire d’Autrans et le premier téléski du Claret. Les étés restent consacrés à l’exploitation de l’Hostellerie du Lac Bleu à Charavines qui deviendra l’adresse incontournable des rendez-vous gourmands et artistiques. De ces époques, il a peint quelques aquarelles de ces magnifiques paysages de montagne du Voironnais, du Lac de Paladru, de la Tour de Clermont où les couleurs commencent à se marier et à flamboyer, où le trait est fin et sûr.

Lors de leurs seules vacances en 1956 à Menton, il croque les paysages avec gourmandise, comme un retard à rattraper, heureux de vivre, heureux de voir son fils faire ses premiers pas, heureux de regarder. Ce seront ses derniers dessins figuratifs.

 

 

Très curieux, cultivé, il lit beaucoup toute l’actualité artistique et picturale de l’époque, il est fasciné en absorbant les techniques de Cézanne, Delaunay, Pollock, Klee. Grands sont les noms de ses prédécesseurs qui l’influencent dans la recherche incessante du domaine de la couleur, des rythmes de valeurs colorées, des profondeurs, des accords. Il apprend, il comprend.

« Comprendre, c’est prendre le temps d’accepter que parfois la raison, le cartésien s’efface un peu pour faire place à l’émotion, au sensible. »

En mai 1968, alors que la France est au bord de la révolution, il n’y a plus de travail, l’hôtel est fermé. Il profite de cette période pour   créer une série de pastels, études sur les rythmes de valeurs colorées, chatoiement de couleurs qui dansent, qui chantent dans une grâce qui nous atteint par le bout du coeur. Il dessine des formes géométriques dignes des plus grands peintres contemporains dans des combinaisons à l’infini tel un poète qui écrit avec des couleurs.

 « Ce n’est pas simplement une disposition de couleurs, c’est la qualité de cette disposition qui donne les effets sur l’optique et le ressenti, l’influence des couleurs les unes par rapport aux autres. »

 

Mais les priorités de sa vie sont jusqu’aux années 1980 dédiées à sa famille, sa femme, ses 2 enfants et le développement de son activité   hôtelière : il ne peint pratiquement pas .Sa vie est très riche et très remplie : tourisme, municipalité, tir à l’arc. Il est parmi les initiateurs du premier syndicat d’initiative du lac de Paladru, des premières fouilles archéologiques, de la création du club de tir à l’arc. Il se consacre aux autres et expose en mécénat dans son établissement de nombreux artistes aujourd’hui reconnus ;

  • ò Régionaux : Chaloin, Guerry, Annequin, Dody,                                                  Closon.. ..
  • ò De l’Ecole Lyonnaise : M.T. Bourrat, Granjean...
  • ò De la tendance des galeries parisiennes : Izumi, Kito, Gilioli, Adami .......

La liste est longue de tous ces peintres qui sont entrés dans sa vie. De toutes ces discussions sur les techniques de peinture ou de recherches durant des soirées ou des nuits entières avec ses Amis. Tous lui ont appris quelque chose sur lui même et l’artiste qui sommeille en lui ne demande qu’à se réveiller. Car il vit toujours dans l’admiration de ses « précurseurs » : Cézanne, Closon, Delaunay, Klee Pollock, Poliakoff et Andy Warhol.

 « Je voudrais trouver l’équilibre entre l’innovation, l’imagination et l’héritage des créateurs du passé où les influences devraient apporter un renforcement dans la personnalité  » 

 

 

 

Il a besoin de création et la retraite annonce sa deuxième vie dans la quiétude de son atelier, libre, sans contrainte, à l’abri du regard médiatique, loin de l’animation des galeries, sans se soucier de la notoriété ou de plaire, sa peinture est indépendante et sans concession. A partir de ce moment :

« Ma recherche restera fondamentalement attachée à la frontière du figuratif et de l’abstraction, afin de réussir à en faire une synthèse ; Je travaille sur des images comprenant une part de réalité, une part d’imagination et de rêve d’autre part ; l’irréalité, l’abstrait pouvant pénétrer dans les domaines du sensible et de l’émotion »


 

Sa fille va le sortir de son atelier pour lui consacrer ses expositions dans le restaurant « Le lac Bleu » afin qu’il soit toujours chez lui

                

L’Exposition « Forme et Couleurs » 1989

C’est la recherche sur le sentiment d’espace par la couleur ou les formes en combinant les effets de couleurs les unes par rapport aux autres. C’est l’esprit de montrer que le réel brut, l’image photographique occulte la pénétration visuelle par le besoin immédiat concret de la compréhension (qu’est ce que cela veut dire ?).Alors que le besoin d’émotion, de sensible devrait amener le qu’est ce que je ressent? Les supports sont figuratifs : oiseau, poisson, couvercles de boites, ou carton de bouteilles ...avec des pinces à linge, des objets d’usage courant qui reprennent une nouvelle vie.

 

L’Exposition »Bricolage et l’Art du Collage » 1991

Il découpe les documents publicitaires, les spots de mode, de sport, d’art, de loisirs.... Et il trie par thème ; il recolle, recycle, reconstitue avec un regard nouveau les informations engrangées au quotidien et le vécu se retranscrit par sa propre émotion, par sa propre réponse aux questions de ce siècle. Il voit ce que nous effleurons ; il a la fascination de l’insaisissable, du refus de « copier ». Il dit par ses tableaux ce qu’il ne pourrait que trahir par des mots. On retrouve dans son oeuvre cette gaîté, cet humour, cette vitalité qui font partie intégrante de sa personnalité. Chez lui, pas de figuratif, il s’exprime par des matériaux destinés à disparaître auxquels il redonne une vie (épaves d’existences éphémères, anonymes, morceaux de bois brûlés, fenêtres récupérées dans une décharge...).

« J’ai voulu la liberté d’exagérer, de déformer, de reconstruire autre chose, à partir du réel, d’autres images imaginées, mais donner à voir un espace où la lisibilité laisse une part à l’imagination du spectateur. C’est un désordre en quête de réorganisation. »

 

L’Exposition « Portraits et Silhouettes » 1993

Ce sont des » images de l’air du temps », des expressions gravées dans la mémoire fugitive, des couleurs toujours en gamme, vibrations exaltantes, analysées avec précision. Des confidences et des silences fugitifs, des sourires ou des clins d’oeil, des combats ou des violences profondes. Henri Corino revisite une civilisation en effervescence, témoigne des gestes et des moeurs qui l’amusent ou l’étonnent. Les tableaux sont vigoureux, construits avec une rigueur magistrale, mais jamais ils ne sacrifient la pensée à la technique. Les portraits sont très personnalisés, il faut les intégrer à l’émotion.

 

 

 

« A cette époque, j’ai fait un rêve, le plus beau rêve de ma vie : mes mains étaient matière ; la couleur jaillissait de mes doigts et étaient leur continuité ; le tableau se créait directement sous mes yeux ; c’était merveilleux, miraculeux. »

 

Henri Corino était un être d’exception tel qu’on en rencontre peu dans une vie. Ceux qui ont eu cette chance, témoignent de sa modestie, sa gentillesse, son charisme, sa simplicité, tout le rapprochait de la nature, des fleurs, du jardin, de la beauté de notre terre. En même temps, il était très curieux, cultivé, raffiné, distingué, s’intéressant à tous les domaines du savoir.

 

L’Exposition « A Boire et à Manger (cetera) » 1997

Il consacre sa pensée à notre société de consommation, entre l’image et l’idée à travers les médias, les grandes surfaces, les marchés, la publicité...Les supports sont des montages collés, peints ; ce sont des fenêtres, panneaux, avec un regard différent sur la réalité, par un artiste qui a accumulé les souvenirs, les flashes, témoin de son temps. Les couleurs de l’arc en ciel portent en dérision la société qui gaspille par les modes, la frénésie des achats, du superflu. Les couleurs sont le sujet et créent les formes. Ce thème est prétexte pour approfondir les études de rythmes colorés   à la frontière du figuratif et de l’abstrait. Les fenêtres donnent un regard intérieur et extérieur sur la vie ; elles sont l’ouverture sur le monde en même temps que le reflet de soi même.

 

 

Malgré sa maladie, il continue ses études par des collages et crayons de couleurs, il suit son chemin.

« Les couleurs parlent mais nous les entendons avec nos yeux ; c’est une balance entre la représentation du réel et celle des idées ; c’est construire une image mentale qui serait en partie pensée et sentie (réunir le sensible, l’émotion et l’imagination.)

Le dernier hiver 2003-2004, sa création est rapide, étudiée, tant il sait qu’il faut se dépêcher car le temps travaille contre sa vie. C’est à l’Hôtel du Lac Bleu à Charavines que cette dernière année lui est consacrée, chez lui, sur les cimaises de sa demeure. Laisser sa trace : empreintes digitales, empreintes de mains, empreintes de pas. Une année de création en mélange d’actualité, de gaîté, de légèreté, mais également de tristesse et de grande émotion. C’est son AU REVOIR.

En compagnie de sa peinture qui fut toute sa vie, il savait qu’il partait pour un voyage jalonné de couleurs, que toutes ces étapes et périodes n’avaient pas d’importance, mais qu’il devait arriver au bout de son chemin. Ce voyage à travers l’univers de l’art s’est terminé dans le réel mais cet homme hors du commun a sans nul doute rejoint la » Grande lumière «. Il nous laisse une oeuvre magnifique, diversifiée, riche de sa personnalité ; le reflet de sa passion qui a conduit sa vie.


« Mon seul regret est de n’avoir pas pu épuiser l’inépuisable. Il y avait encore tant à chercher... »

 

 

 

 

 

Texte de Françoise Corino